Roi Lear mis en scène par André Engel vu par Evelyne Tanguy-Leroy
Atelier d’écriture critique, animé par Floriane Gaber, critique de théâtre
Odéon – Théâtre de l’Europe
Lear, un Parrain trahi par ses filles.
A l’Odéon, André Engel dépouille le vieux Lear de tous les attributs de sa puissance pour le conduire vers une folle liberté dans une adaptation audacieuse du drame crépusculaire shakespearien.
Le Parrain joue et perd.
Dans un entrepôt quasiment vide, témoin d’une fin de règne, le vieux Lear embrasse les habits noirs de Don Corleone et convoque ses filles pour partager son royaume. Dans un face à face orchestré par André Engel, ni déférence, ni vénération pour le vieux parrain, mais les propos fielleux de Gonéril (Anne Sée) l’aînée et de Réjane (Lisa Martino) la cadette.
Gonéril la glacée porte une robe de satin ivoire qui n’accroche ni les seins, ni le ventre, ni les hanches. Elle renvoie vers le vieillard qui exige l’amour en contrepartie du partage, des flatteries apprises dans les antichambres du pouvoir, terrain de jeu de son enfance. Réjane arbore une féminité dominatrice à travers sa panoplie noire, fendue haut sur la cuisse, ses bas. Un goût animal de sexe et de pouvoir, une recherche d’amour éternellement insatisfaite. Elle assure son géniteur de sa plus fidèle affection tout en imaginant secrètement les heures qui le séparent de la tombe. En contrepoint, Cordélia (Julie-Marie Parmentier), la benjamine, aux longs cheveux dénoués, nous offre sa voix enfantine, une spontanéité qui l’attire vers son père qu’elle embrasse avec chaleur. Ses réponses dénuées d’artifice lui valent le courroux du Roi.
Cette scène annonce un renversement dans une société longtemps stabilisée par le pouvoir de Lear. Il cède son royaume mais veut rester le maître du cœur de ses filles et prétend s’installer chez elles tour à tour, comme un vénérable grand-père. Son manque de discernement, son passé « obscur » de maffioso, nous font détester d’emblée ce vieillard. Michel Piccoli prête avec brio une voix fêlée, son dos voûté, son pas incertain à ce « vieux » dont l’existence devient bientôt une gêne pour celles qui ont subi sa loi depuis trop d’années.
Le Roi, échec et mat ? André Engel nous place dès la scène d’exposition au cœur d’une relation impossible : amour et pouvoir, dans ces familles où les mères sont absentes. Les Gloucester sont aussi marqués par la rancœur du fils adultérin contre son père qui préfère son fils légitime. Le bâtard est campé de biais, les épaules rentrées, le regard fuyant : la fausseté à l’état brut.
Le spectateur comprend qu’Engel viole les codes maffieux pourtant ostensiblement posés. Le clan Lear n’est ni uni, ni solidaire. Par ce moyen, le metteur en scène installe une spirale de violence qui va se dérouler tout au long de la représentation. Violence morale sur le vieux père, parasite inutile. Violences physiques sur les personnages abandonnés sous la neige, les pieds au fer ou sur le pauvre Gloucester aux yeux arrachés. Peut-être le prix à payer pour une folle liberté.
André Engel s’inscrit toutefois dans un traitement mesuré de la violence. Le bandeau rougeâtre de Gloucester est moins brutal que la nudité violée et sanguinolente choisie par Luc Bondy dans ce même théâtre il y a quelques semaines ou les fonds de cuvette des toilettes projetées par Franck Casdorf.
Après une période trash où le pire était convoqué, les metteurs en scène reviendraient-ils à une moindre provocation ?


